La Nuit (Elie Wiesel)

Le XXème siècle, par les grandes tragédies dont il a été le cadre, restera dans l’Histoire comme celui des abominations humaines. La plus odieuse – le nazisme avec son programme d’extermination des Juifs – hantera définitivement les générations d’après. Pour l’heure, puisqu’il en est encore, la tâche des survivants est de témoigner de l’horreur qu’ils ont vécue, malgré la difficulté de trouver le moyen le plus approprié à la difficulté de leur parole. Elie Wiesel est l’un d’entre eux, rescapé des camps de l’infamie.

Dans son texte La Nuit, publié en 1958, le premier écrit de sa déjà longue carrière d’écrivain, il rapporte ses souvenirs de déporté, à travers le regard de l’adolescent qu’il était alors en 1944 – il est né en 1928.
Son témoignage commence à Sighet, en Hongrie, la ville de son enfance où il se passionne pour la religion. En spectateur privilégié, il assiste aux premières perquisitions contre les Juifs, puis endure l’exil dans le ghetto de la ville avec ses parents et sa soeur. C’est ensuite le départ, dans des wagons à bestiaux, sous l’oeil des gendarmes hongrois et de la gestapo, pour un ailleurs inconnu. À l’arrivée, il subit la séparation définitive d’avec sa mère et sa petite soeur Tzipora, entame des séjours avec son père dans les camps de Birkenau, Auschwitz puis Buna, où il connaîtra la peur, la faim, les coups, le froid, toutes les douleurs qu’il partage avec ses compagnons d’infortune et le maigre réconfort d’un père, très affaibli et en sursis.
Cette nuit de sa vie, métaphore évoquée dans le titre, il n’en sortira jamais, même lorsque, rescapé de l’extermination, le camp de Buchenwald où il a été finalement conduit sera libéré par la Résistance puis les chars américains.

 

Jamais je n’oublierai cette nuit, la première nuit de camp qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée.
Jamais je n’oublierai cette fumée.
Jamais je n’oublierai les petits visages des enfants dont j’avais vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet.
Jamais je n’oublierai ce silence nocturne qui m’a privé pour l’éternité du désir de vivre.
Jamais je n’oublierai ces instants qui assassinèrent mon Dieu et mon âme, et mes rêves qui prirent le visage du désert.
Jamais je n’oublierai cela, même si j’étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu lui-même. Jamais.
La baraque où l’on nous avait fait entrer était très longue. Au toit, quelques lucarnes bleutées. C’est cet aspect que doit avoir l’antichambre de l’enfer. Tant d’hommes affolés, tant de cris, tant de brutalité bestiale.
Des dizaines de détenus nous accueillirent, le bâton à la main, frappant n’importe où, sur n’importe qui, sans aucune raison. Des ordres: «À poil ! Vite ! Raus ! Gardez seulement votre ceinture et vos chaussures à la main…»
On devait jeter ses vêtements au fond de la baraque. Il y en avait déjà là-bas tout un tas. Des costumes neufs, d’autres vieux, des manteaux déchirés, des loques: celle de la nudité (sic). Tremblant de froid. (p.79)

 

Avec une grande économie de moyens et un choix judicieux d’images fortes, Elie Wiesel parvient à rendre palpables ses souvenirs de l’horreur, nous contant des épisodes glaçants d’effroi enrichis des sentiments qui lui sont restés, par-delà les années écoulées.
Dans les languissantes journées du ghetto, «la lassitude, tel du plomb fondu, s’était coagulée dans les veines, dans les membres, dans le cerveau»; dans les différents camps, l’impression retenue d’être «des âmes maudites errant dans le monde du néant», ne pouvant craindre l’escalade de l’horreur «comme si tous les malheurs du monde n’avaient pas déjà fondu sur nos têtes», et l’indifférence produite par la désespérance: «au cerveau un tourbillon de souvenirs moisis. Ici ou ailleurs – quelle différence ? Crever aujourd’hui ou demain, ou plus tard ? La nuit se faisait longue, longue à n’en plus finir.»
Jusqu’à l’épisode pathétique de la mort du père, avec la culpabilité du fils de l’avoir souhaitée, afin de bénéficier de deux rations de pain et de soupe: «Son dernier mot avait été mon nom. Un appel, et je n’avais pas répondu.» Et pour terminer ce récit d’une pureté et d’une densité exceptionnelles, la dernière image, au sens propre, du narrateur, après la libération du camp, se rencontrant dans un miroir: «Je ne m’étais plus vu depuis le ghetto. Du fond du miroir, un cadavre me contemplait. Son regard dans mes yeux ne me quitte plus.»
La Nuit, oeuvre très forte, est un témoignage qui, par son authenticité historique, sa qualité d’écriture et sa facilité de lecture ne pourra que séduire tout lecteur désireux de s’informer sur ces heures fâcheuses de notre temps. C’est une lecture vivement recommandable aux jeunes générations, qui leur rappellera que la liberté n’est pas une dimension gratuite de leur vie, mais un héritage précieux que la souffrance et la douleur de leurs ancêtres leur ont transmis.

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