Retour au noir (Patrick Raynal)

Quand un ancien ami se rappelle à la mémoire après une longue séparation, réveillant dans les souvenirs les heures glorieuses d’un passé militant dont on est depuis revenu, plonge-t-on dans ce passé avec facilité, ou l’expérience des années acquise depuis freine-t-elle à rejoindre ces temps perdus ?…
C’est pourtant ce qu’il arrive à Corbucci – qu’il ne faut surtout pas appeler par son prénom ! –, détective privé retiré à Nice lorsqu’il apprend la mort de son ami Jim qu’il n’a plus revu depuis des lustres. Et comme il retient de ce Jim qu’il était un grand affabulateur, Corbucci ne va pas croire une seconde à sa disparition dans un accident d’avion, mais à une pirouette dont il avait le secret pour se dissimuler. Commence alors pour notre privé, sur la requête de Sarah, la dernière compagne en date de Jim, une virée sur les traces de son ami, qui va le mener jusqu’en Turquie dans les quartiers interlopes d’Istambul. Mais la mémoire de Corbucci va en même temps nous faire revivre les épisodes de leur fréquentation ancienne sur les routes américaines: rencontre, amitié, beuveries, contestation politique, fuites, chassés-croisés avec la police, planques, conquêtes féminines…

 

À onze heures du matin, j’étais toujours assis dans le troisième box du côté droit en venant de la salle à manger. L’établissement ne servant pas de café, j’avais entrepris de soigner ma gueule de bois à la bière et j’essayais héroïquement de faire durer ma troisième quand Jim est entré.
– Tirons-nous d’ici, a-t-il fait sans prendre le temps de s’asseoir.
J’ai laissé une coupure de cinq dollars et je l’ai suivi dans la fournaise d’une fin de matinée d’été dans le Sud Texas.
– Prends le volant, il a grimacé en s’installant sur le siège brûlant.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit de la première fraîcheur, mais c’était encore pire. On aurait dit que sa figure avait servi de paillasson à une escouade de vidangeurs.
– Traîne pas, putain ! Le type au flingue est sorti en même temps que moi et ses copains l’attendaient…
J’ai mis les gaz à fond et on s’est arraché. Comme l’écrira James Crumley plus tard et à propos d’un autre bled: La meilleure vue qu’on puisse avoir de Port Arthur, c’est celle qui s’inscrit dans votre rétroviseur quand vous quittez la ville.
– Merde ! Tu parles d’une bande de dingues, a fait mon pote avec un grand sourire.
Je n’ai rien dit. En l’attendant, j’avais pris la ferme décision de lui faire la gueule et je ne voyais rien qui m’obligeât à changer de plan.
– Fais voir un peu ta tronche, il a continué. Nickel… Tant mieux. J’avais peur qu’il ne respecte pas ton statut d’étranger.
Sur ce, il a sorti une demi-bouteille de Wild Turkey de la boîte à gants, en a descendu une solide rasade et s’est endormi sans faire plus de cas que ça de ma bouderie.
(p.87)

 

Dans ce roman, mené avec habileté par l’alternance de chapitres renvoyant à des époques différentes et écrit dans une veine très américaine (montage serré, rythme nerveux, ellipses, commentaires et auto-analyse), l’auteur nous montre sa connaissance de la littérature d’outre-atlantique, reprenant à son compte les tours d’écriture de ses écrivains de prédilection – Chandler, bien sûr, mais aussi James Crumley, cité dans l’extrait ci-dessus. Son héros Corbucci, sans doute son double, nous communique son blues de naufragé de la vie, rattrapé par un passé qu’il voudrait enfoui, et forcé par les circonstances à s’investir dans une dette d’amitié à honorer.
Spécialiste de la Série Noire, dont il fut longtemps le directeur de collection chez Gallimard, Patrick Raynal possède un vrai talent de narration, dans des histoires comme cette présente qui nous disent du monde d’aujourd’hui bien plus qu’un ouvrage universitaire très sérieux.

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