Pour qui sonne le glas (Ernest Hemingway)

 

L’engagement personnel grandit l’individu, en ce qu’il demande de courage, de force morale, de don de soi à une cause que l’on peut estimer indépassable. C’est cette expérience individuelle au service d’un collectif qu’Hemingway nous raconte dans Pour qui sonne le glas, roman mettant en scène un personnage américain engagé dans les Brigades républicaines espagnoles pour combattre les forces franquistes.
Animé d’un idéal qui le pousse à agir pour un monde qui est «beau et [qui] vaut la peine qu’on se batte pour lui», Robert Jordan, spécialiste en dynamitage, rejoint un groupe de maquisards réfugiés sur les hauteurs de Ségovie, avec pour mission de faire sauter un pont stratégique et ainsi retarder la progression des troupes fascistes. Il se retrouve au milieu de partisans dont il va partager le quotidien, groupe dominé par la figure féminine de Pilar, une paysanne déterminée par son espoir et sa foi en la terre espagnole. Autour d’elle, les nombreux hommes qui peuplent le roman avec leurs caractères, leurs histoires et leurs sensibilités différentes permettent à l’écrivain de brosser des portraits très réalistes de combattants de l’ombre, mus par des aspirations diverses. L’Inglès, comme on le désigne rapidement, va cependant être séduit par une autre figure féminine, celle de Maria, jeune fille au crâne rasé par les franquistes qui ont abusé d’elle mais que le groupe à réussi à sauver.En une période très resserrée de trois jours, l’intrigue, avec la force de la tragédie antique qui concentrait l’action, va se nouer autour de ces personnages, engagés ensemble dans la défense de leur idéal, mais aux prises avec la complexité de leur situation: la clandestinité, la solitude, le combat et la violence, la mort qui plane.

 

 

Puis Robert Jordan s’était fait un oreiller des vêtements qu’il s’était retirés, était entré dans le sac, et, couché, avait commencé à attendre. Il sentait l’élasticité des rameaux sous la chaleur moelleuse et duveteuse du sac; le coeur battant, les yeux fixés sur l’entrée de la grotte, par-delà la neige, il attendait.
La nuit était claire et sa tête était aussi claire et froide que l’air. Il respirait l’odeur des rameaux de sapin, des aiguilles de pin écrasées et l’odeur plus vive de la résine qui suintait des branches coupées. Pilar, songea-t-il. Pilar et l’odeur de la mort. Moi, c’est cette odeur-ci que j’aime. Celle-ci et le trèfle frais coupé, l’armoise écrasée par mon cheval au milieu des troupeaux, la fumée du feu de bois et les feuilles d’automne qu’on brûle. Celle-là, l’odeur de cette fumée qui s’élève des tas de feuilles rangés le long des rues, à Missoula, en automne, ce doit être l’odeur de la nostalgie. Qu’est-ce que tu préférerais ? Les herbes douces que les Indiens mettent dans leurs paniers ? Le cuir fumé ? L’odeur de la terre, au printemps, après une averse ? L’odeur de la mer, quand on avance sur un cap en Galice à travers les broussailles ? Ou bien le vent qui soufflait de la terre en approchant de Cuba dans la nuit ? Ça, c’était l’odeur des cactus en fleur, des mimosas et des algues. Ou bien préférerais-tu l’odeur du jambon frit, le matin quand on a faim ? Ou celle du café au petit déjeuner ? Ou bien une grosse pomme dans laquelle on mord ? Ou bien un pressoir à cidre ? Ou le pain frais sorti du four ? Tu dois avoir faim, se dit-il. Étendu sur le côté, il regardait l’entrée de la grotte, dans la lumière des étoiles réfractée par la neige.
Quelqu’un sortit de derrière la couverture et il distingua une silhouette debout près de la fente du rocher. Il entendit un bruissement sur la neige, puis la silhouette se courba et rentra.
Je suppose qu’elle ne viendra pas avant qu’ils soient tous endormis, songea-t-il. Quelle perte de temps: la nuit est à moitié passée. Oh, Maria. Viens vite, Maria, nous n’avons pas beaucoup de temps. Il entendit le bruit doux de la neige tombant d’une branche sur le sol enneigé. Un peu de vent soufflait. Il le sentait sur son visage. Une soudaine angoisse le prit à l’idée qu’elle pouvait ne pas venir. Le vent qui se levait lui rappelait combien proche était le matin. De la neige continuait à tomber des branches, dans le bruit du vent qui agitait les cimes des pins.
Viens maintenant, Maria. Je t’en prie, viens vite, songeait-il. Oh, viens, viens maintenant. N’attends pas. Ce n’est plus la peine d’attendre qu’ils soient endormis. (p.285-286)

 

 

Ce roman de 500 pages à l’écriture serrée agit comme un alcool fort. Tout y est intense, condensé: le temps, les actions, les paroles échangées, les sentiments éprouvés. On pense, à sa lecture, à un film de Robert Bresson, dégraissé de toute aspérité, se concentrant sur l’essentiel et le significatif. Si l’histoire n’est pas réjouissante, elle est toutefois une expérience très riche et formatrice en ce qu’elle donne de la vie des hommes et de leurs relations une image très juste: dans le conflit, dans la difficulté, les esprits se révèlent comme les solidarités et chacun trouve un rôle à sa mesure.
À la dimension proprement tragique de l’engagement humain, Hemingway ajoute, sans lui nuire, d’autres composantes: psychologique et sentimentale, géographique et poétique, historique et politique. Oeuvre d’une grande maîtrise qui s’étoffe de nombreux retours en arrière, Pour qui sonne le glas est un roman magistral sur le destin et sur le sens que l’homme peut donner à sa vie.

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