Classe à part (Joanne Harris)

 

L’esprit de vengeance a nourri une large part de la littérature universelle, depuis Ulysse de retour à Ithaque jusqu’au Comte de Monte-Cristo et au-delà, s’inscrivant par là comme un dimension de l’esprit humain que les créateurs ont su exploiter. Classe à part, le roman de Joanne Harris, en est une illustration supplémentaire.
Fils du concierge d’un collège huppé auquel pourtant, en raison de son milieu social très modeste, il n’aura pas accès, Julien bien sûr ne rêve que d’une chose: déserter son école de Sunny Bank Park, réservée aux fils d’ouvriers, pour s’introduire dans celui qui loge son père, Saint Oswald. Marqué très tôt par cette injustice sociale qui sélectionne les générations selon leur appartenance, et qui prédestine les uns à la réussite tout en reléguant les autres à l’infériorité des conditions, le héros du roman réussira à prendre sa revanche sur la vie et sur ce à quoi elle ne lui permet pas d’accéder. Dans un premier temps, il parvient à se faufiler déguisé dans Saint Oswald et à y jouer le rôle qui lui était refusé, puis vingt ans plus tard en devenant professeur, enseignant précisément dans cet établissement tant rêvé.
À partir de ce moment-là, la veine sociale du roman laisse la place à l’énigme policière avec jeux de pistes, mystères à résoudre et meurtres à élucider.

 


Le garçon s’appelait Léon Mitchell. Je lui ai dit que j’étais Julien Dutoc, élève de sixième.À cause de ma petite taille, j’avais pensé qu’il me serait plus facile de passer pour un élève d’une année autre que la sienne. Ainsi Léon ne pourrait pas être intrigué s’il  ne m’apercevait pas à l’assemblée des cinquièmes ou à leur après-midi de plein air.

J’ai failli m’évanouir en pensant à l’énormité de ce bluff. Je débordais de joie aussi. C’était vraiment tellement facile. Et si j’étais capable de tromper ce garçon-là, pourquoi pas les autres, ou même les profs ?

Déjà, je m’imaginais faisant partie de clubs, membre d’une équipe, assistant à des cours. Pourquoi pas ? Je connaissais l’École de fond en comble et sûrement mieux que n’importe lequel des élèves. Je portais leur uniforme. Pourquoi me poserait-on des questions ? Il devait bien y avoir mille garçons à Saint Oswald. Personne, pas même le proviseur, ne pouvait les connaître tous de vue. D’ailleurs, la précieuse tradition de Saint Oswald travaillait en ma faveur. Jamais personne n’avait entendu parler d’une supercherie comme la mienne. Personne n’avait même osé imaginer pareille perfidie.

«T’as pas d’leçon ?» Une lueur espiègle brillait dans les yeux gris du garçon. «Tu vas t’faire engueuler si t’es en retard !»

Il me jetait un défi. Je le devinais bien. J’ai pensé que c’était peut-être un espion mais je lui ai répondu: «Je m’en fous totalement. Mr Mat m’a demandé de porter un message au bureau. Je vais lui dire que la secrétaire était  au téléphone et que j’ai dû attendre.» (p.104)

 

Le récit pourrait se suffire de brosser le tableau d’une vengeance intellectuelle sur la prédesti-nation, cependant Joanne Harris, disciple du roman anglais à énigme, bâtit un roman digne de ceux de ses aîné(e)s – on ne peut éviter de penser à Agatha Christie ou à Mary Higgins Clark.
En plus de 500 pages, on suit, pendant un trimestre scolaire et sur le mode d’une partie de jeu d’échecs, deux pistes parallèles mais qui se croisent parfois, deux voix narratives qui se complètent, celle d’un professeur, Roy Straitley – dans des chapitres annoncés d’un pion blanc –, et celle de Julien – dans des chapitres annoncés d’un pion noir. Un mystère plane sur la voix de Julien, qui a grandi, a changé d’identité et est à présent professeur, donc collègue de Straitley. Ainsi les événements de l’histoire sont donc rapportés de deux points de vue différents, l’auteur se gardant bien de révéler trop tôt le dénouement. Belle surprise finale pour le lecteur, au terme de ce jeu subtil, habilement conduit, mis non sans certaines longueurs suscitant parfois quelque impatience.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s