Seul le silence (R. J. Ellory)

L’une des vertus de la littérature, du roman en particulier, est d’éclairer les tréfonds de l’âme et de nous fournir des clés pour comprendre nos émotions comme nos motivations, en bref de permettre l’exploration du mystère de l’humain. Le roman policier, s’attachant à la mise en récit du quotidien le plus trivial, celui qui nous est le plus proche, contribue à sa mesure à ce travail de révélation de la réalité humaine.

Combinant plusieurs dimensions littéraires, le roman de R.J. Ellory, Seul le silence, est un bel exemple de mise à nu du psychisme humain. Tout à la fois roman policier, récit d’apprentissage, témoignage social et fresque historique, ce texte, bien que long (600 pages), se lit d’une traite, subjuguant le lecteur par sa grande fluidité d’écriture et ses charmes multiples.

L’histoire se déroule dans un état du Sud, la Géorgie, et a pour héros le jeune Joseph Vaughan. On fait sa connaissance alors qu’il a douze ans et qu’il vit à Augusta Falls. Sa petite vie provinciale se déroule au rythme paisible des saisons dans les effluves doucereux d’une nature environnante enveloppante. Mais cette ambiance insouciante bascule le jour où le cadavre d’une petite fille sauvagement violentée est découvert. Et ce n’est que le premier d’une série longue de petites victimes semblables . La vie de Joseph à partir de là n’est forcément plus la même, son innocence évaporée dans la hantise nouvelle de cette mort qui rôde partout autour de lui… Avec des camarades de jeu, il constitue un groupe d’Anges Gardiens pour conjurer cette fatalité et peut-être aussi déjouer le mal qui le cerne.

Devenu adulte et écrivain, Joseph s’est installé à New York, mais alors qu’on croyait le mystère élucidé, l’affaire rebondit par la découverte de nouveaux cadavres d’enfants, assassinés comme ceux de son jeune âge. Il décide alors de traquer le tueur qui le hante depuis si longtemps.

 

 

J’ai par moment cru que l’âge était l’ennemi de la vérité.

À mesure que nous vieillissons, le cynisme et l’amertume s’accumulent au fil des années, nous perdons notre innocence d’enfant, et avec elle cette faculté de perception qui nous permet de voir le coeur des hommes. Regarde-les dans les yeux, me disais-je, et tu verras alors la vérité et qui ils sont vraiment. Les yeux sont les fenêtres de l’âme; regarde attentivement et tu verras le reflet de leur côté sombre.

Maintenant je suis vieux, et même si la vérité est juste devant moi, même si je n’ai jamais été aussi près d’elle, j’ai peur de regarder. La chose que je crains le plus est de voir un  reflet de moi-même.

Je me souviens de l’Alabama et du Tennessee. Je me souviens de villes comme Union Springs, Heflin et Palaski. Je me souviens de kilomètres parcourus, de la personne que je suis devenue, et ces souvenirs me donnent l’impression d’avoir vécu trois ou quatre vies simultanément. J’ai vieilli à chaque voyage, chaque kilomètre, chaque pas. Je suis devenu aigri, et j’ai vu en moi des choses que j’espérais ne jamais voir. J’ai vu l’envie de tuer, mais pas simplement de tuer… J’ai vu l’envie de faire souffrir cet homme. Oeil pour oeil.

Maintenant il me fait face, et bien qu’il soit mort je m’imagine qu’il entend mes pensées. Je veux qu’il comprenne ce qu’il a fait, les vies qu’il a détruites, la tristesse qu’il a fait subir à des êtres humains innocents. J’ai besoin qu’il ressente la terreur qu’il a infligée, et même si je sais qu’il ne ressent rien de tout ça, je ne puis qu’espérer.

J’espère qu’il y a un monde meilleur pour moi.

Un monde pire pour lui. (p.313-314)

 

Rédigé à la première personne dans une narration qui accorde une grande place à l’analyse personnelle des émotions – sous la double forme d’un récit traditionnel entrecoupé de pages du roman écrit par le héros adulte –, ce texte envoûte son lecteur comme l’est le héros par l’adversaire qu’il cherche à démasquer. Rien n’est épargné de la psychologie de Joseph, au côté duquel on parcourt la trentaine d’années que dure la fiction imaginée par R.J. Ellory, et dans les multiples rebondissements qui l’agrémentent et rendent sa lecture captivante.

On pourra certes reprocher quelques facilités de construction et une écriture dont on perçoit rapidement les recettes, il ressort cependant de la lecture de ce livre le sentiment profond et intense d’avoir exploré une conscience, d’avoir sondé une âme très proche de la sienne, en dépit de circonstances singulières.

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