Être sans destin (Imre Kertész)

«Ne voudrais-tu pas, mon garçon, raconter ce que tu as vécu ?» À cette question que lui pose un journaliste, Gyurka, jeune rescapé de la shoah à 16 ans, répond dans un premier temps par de l’étonnement. Témoigner de l’enfer des camps, pour ce jeune homme naïf, semble bien vain, lui-même n’ayant aucune connaissance de l’enfer et s’estimant donc bien incapable d’en établir une comparaison…

C’est dans cette ingénuité du personnage que réside l’attrait le plus fort de cette oeuvre, Être sans destin. Parce qu’un jour, comme il en témoigne à la première personne, adolescent se rendant à son travail dans une briqueterie, il est descendu de l’autobus pour un contrôle de police, sa vie a pris un nouveau cours devant lequel, témoin incrédule et déboussolé, il s’est plié en toute innocence: c’est d’abord l’arrestation, avec d’autres comparses, puis la déportation vers Auschwitz, ensuite Zeitz puis Buchenwald, jusqu’à sa libération heureuse et son retour au pays natal, à Budapest.

Toutes ces/ses épreuves sont vues et rapportées avec le regard innocent du jeune homme qui découvre le monde, éprouvant «de l’étonnement et de l’embarras, à cause de cette impression d’être tombé soudain au beau milieu d’une pièce de théâtre insensée où [il] ne connaissai[t] pas très bien [son] rôle». Placé malgré lui dans une situation dont le sens lui échappe, le jeune héros, en personnage digne d’un roman de Kafka, va se laisser conduire sans rébellion, observant et vivant avec une précision minutieuse l’absurdité de cette découverte de la vie, ouvrant des yeux étonnés sur le monde concentrationnaire qui se dévoile à lui, arraché aux siens un matin de 1944. Sans misérabilisme ni pathos, le récit se déroule au plus près des sensations mais avec la distance et l’objectivation suffisantes pour permettre justesse et force tragique.

 

 

Mais ni l’obstination, ni la prière et les évasions d’aucune sorte ne pouvaient me délivrer d’une chose: la faim. À la maison, j’avais déjà eu – c’est du moins ce que je croyais – faim, naturellement; j’avais eu faim à la briqueterie, dans le train, à Auschwitz et aussi à Buchenwald –mais je n’avais pas encore connu cette sensation de cette façon, constamment, à long terme, pour ainsi dire. Je m’étais transformé en une sorte de trou, de gouffre, et tous mes efforts, toutes mes préoccupations avaient pour seul but de faire disparaître, de remplir, de faire taire ce gouffre sans fond de plus en plus exigeant. Je n’avais d’yeux que pour cela, toute ma raison était au service de cela, cela seulement guidait tous mes actes, et si je ne mangeais pas du bois, du fer ou des cailloux, c’était uniquement parce que ce sont des choses qu’on ne peut ni mâcher ni digérer. Mais j’ai essayé le sable, par exemple, et quand il m’arrivait de voir de l’herbe, je n’hésitais pas – hélas, il n’y avait guère d’herbe, ni à l’usine ni dans l’enceinte du camp. Pour un seul malheureux petit oignon, on demandait deux tranches de pain, et c’est au même prix que les nantis vendaient les betteraves à sucre et le rutabagas: moi, je préférais en général ces derniers, parce qu’ils étaient plus juteux et souvent plus gros, malgré l’avis des connaisseurs qui considéraient que la betterave avait plus de valeur, était plus consistante et nourrissante – mais qui pourrait faire la fine bouche, même si je supportais moins sa chair coriace et son goût piquant. Pourtant je m’en contentait, et de voir les autres en manger aussi m’apportait une sorte de réconfort. (p.224)

 

 

L’écriture romanesque, quand elle s’attelle aux valeurs universelles et aux sujets fondamentaux de l’existence, peut produire de grandes oeuvres, singulières et fortes. C’est le cas d’Être sans destin, texte magistral dans lequel Imre Kertész témoigne à sa façon de l’horreur. Une façon personnelle très originale et nouvelle, qui consiste à dire les choses avec mots simples et détachement, dans une prose qui manie l’ironie et le second degré pour mieux troubler les certitudes du lecteur, informé de cet épisode historique: pensons notamment à… la douche qui accueille les nouveaux arrivants dans chaque camp!

Si le jeune héros Gyurka – le double de l’auteur – fait son apprentissage de la vie au cours de ces quelques mois terribles, dont il nous rapporte une chronologie très précise, c’est aussi une dépossession qu’il vit, celle de tout ce qui le constituait auparavant (sa langue, son corps, ses affects, ses souvenirs,…) et qui progressivement le quitte pour le laisser dans le dénuement, en proie au seul instinct de survie. Dès lors, l’expérience concentrationnaire se double d’une expérience philosophique: quelle part d’humanité sauver lorsque tout espoir de vie vous abandonne ? Qu’advient-il de l’être privé de destin?

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