À l’est d’Éden (John Steinbeck)

 

Natif de la province de Salinas, en Californie, John Steinbeck a dans toute son oeuvre raconté des histoires ayant pour décor cette région, qu’il connaissait parfaitement et affectionnait et dont il voulait se faire le chantre. À travers des récits de longueurs variées, nouvelles, courts romans, longues fresques, c’est cette vallée de son enfance qu’il a dépeinte dans des histoires mettant aux prises des destins humains modestes mais nobles et fiers. À l’est d’Éden, oeuvre parue en 1954, adopte la forme littéraire du long roman qui brosse la vie et les relations de deux familles, les Hamilton et les Trask, sur plusieurs générations.

Le roman s’ouvre sur la figure du jeune Samuel Hamilton et de son épouse Liza, émigrants irlandais , qui s’installent dans une ferme de la vallée pour sa richesse agricole. Avec les années, sept enfants vont leur naître, aux personnalités et aux fortunes diverses, dans le travail manuel  – les champs, la couture– ou dans l’activité administrative –la banque, l’école. Malgré des choix de vie différents, leur existence se déroulera dans l’harmonie, selon les principes de la religion de leur mère et sous la houlette d’un père attentionné et aimant.

La vie les fera croiser Cyrus Trask, père d’Adam puis de Charles, avec deux épouses différentes. Dans cette famille, les liens sont plus tendus, avec le conflit qui oppose les deux demi-frères à l’instigation d’un père rigide et peu tendre, ancien combattant aigri qui ne dissimule pas sa préférence pour le benjamin. C’est cependant le destin d’Adam que le romancier choisit de privilégier et d’approfondir, jusqu’aux derniers mots du roman: son mariage avec l’odieuse Cathy, qui abandonnera son foyer et les jumeaux auxquels elle a donné naissance, pour devenir tenancière d’une maison de joie; ses relations complexes de père envers Caleb et Aron, garçons rivaux que même le domestique chinois Lee aura du mal à réconcilier; ses tentatives vaines de participer aux progrès techniques agricoles.

 

 

Adam attendait avec impatience

Aron, qui jusque-là avait ignoré qu’il avait un foyer, languissait d’y retourner. Il n’avait pas voulu connaître son nouveau milieu ou s’y infiltrer. À côté de l’image pacifique, les bruits et les chahuts des étudiants lui semblaient horribles. Il abandonna le dortoir du collège pour une sinistre chambre meublée où il pouvait accéder à un rêve nouvellement découvert. Il allait suivre ses cours à l’université et revenait aussitôt que possible pour vivre au milieu des souvenirs qu’il avait mis à jour. La maison à côté de la boulangerie Reynaud lui devenait chère. Lee était le meilleur des amis et des conseillers, son père était une idole, son frère devenait amical, et Abra… Abra était pure comme un songe. L’ayant créée, il en tomba amoureux. Le soir, après avoir étudié ses cours, il se plongeait dans sa lettre quotidienne comme dans un bain parfumé. Au fur et à mesure que Abra devenait plus radieuse, pure et belle, Aron éprouvait une joie grandissante à contempler sa propre perversité. Il jetait avec frénésie des abjections sur le papier, puis il allait se coucher, purifié comme après l’amour. Il lui suffisait de décrire ses désirs pour y renoncer. Il en résultait des lettres baignées de mélancolie mais d’un ton si haut et si chaud que Abra en était gênée. Elle ne pouvait pas savoir que sa sexualité avait pris un chemin très normal.

Il avait commis une erreur. Il l’admettait, mais devait en subir les conséquences. Lorsqu’il retournerait chez lui, il aurait une certitude. Peut-être ne reviendrait-il jamais à l’université. Il se rappelait que Abra avait suggéré d’aller vivre à la ferme, et cela devint le rêve. Il se rappela les grands chênes et l’air pur, le vent parfumé qui descendait des collines et les feuilles des arbres qui bruissaient. Abra, debout sous un arbre l’attendait. C’était le soir. Là, après le travail évidemment, il vivrait dans la pureté, en paix avec le monde, séparé de lui par la petite vallée. Il pourrait se mettre à l’abri de la laideur … le soir. (p.551-552)

 

 

Courant sur plusieurs décennies, au fil de ses 630 pages, le récit déroule le tableau d’une province du Nouveau Monde sur une toile de fond historique; sont ainsi évoqués les balbutiements des progrès technologiques (l’usine à glaçons, l’automobile) de même que les fracas des guerres de l’orée du XXème siècle et leurs répercussions sur la vie quotidienne de ce bout du monde. À cette dimension sociale, John Steinbeck ajoute une dimension psychologique, dans le portrait de personnages qui fonctionnent en paires d’opposés, tempéraments antithétiques, figures complémentaires du bien et du mal. Et si le roman se termine sur le pardon d’Adam accordé à Cal, après que ce dernier eut montré de la mansuétude à l’égard d’Aron, mort au combat, ce choix narratif est explicite de la pensée de son auteur.

Rédigée dans une prose d’une grande aisance, qui manie avec habileté le récit objectif et le développement introspectif, jouant très subtilement des points de vue, cette oeuvre littéraire, malgré quelques longueurs parfois (le principe littéraire de la longue fresque conduit inévitablement à diluer la fiction et aussi quelquefois l’intérêt), se veut une leçon de vie.

Publicités

Un commentaire pour À l’est d’Éden (John Steinbeck)

  1. Nico dit :

    Très très beau roman. Une pure merveille.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s