Je suis une légende (Richard Matheson)

La littérature de science-fiction, domaine de l’imaginaire, est un lieu d’exploration romanesque des possibles mais, même en s’appuyant sur les pouvoirs infinis de l’imagination, elle permet parfois de mettre au jour nos angoisses, nos craintes les plus profondes, moyen qui peut s’avérer efficace de les déjouer.

Richard Matheson, l’une des célèbres plumes du genre, a réussi, avec Je suis une légende, le récit magistral d’un combat désespéré, celui d’un homme perdu, accablé sous sous le poids d’un destin funeste et qui bataille à la recherche d’un espoir de vie: somme toute, le combat de chacun de nous, habitant de la Terre…

Seul survivant d’une épidémie qui a frappé la civilisation humaine, Richard Neville mène une vie solitaire et recluse dans une ville à l’abandon, en un monde «devenu fou», comme il l’estime. Il passe son temps à observer «les cadavres sortir de leur tombe» avec «des morts qui se promènent à leur guise». Toutes ses journées sont organisées afin de regagner sa demeure avant la tombée de la nuit, moment qu’il redoute parce que propice à la déambulation des fantômes qui le recherchent pour attenter à sa vie et se repaître de lui ! Et en ces fantômes, il reconnaît de nombreux visages familiers (amis, voisins, épouse,…) qui l’interpellent pour les rejoindre. Aussi Neville se documente-t-il sur tous les procédés efficaces qui lui permettront de se protéger de leurs assauts: ail, croix, pieux… Bien malgré lui, il endosse le fardeau de la survie de l’espèce humaine, jusqu’au jour où les circonstances lui feront rencontrer une représentante de la nouvelle espèce qui cherche à s’emparer du pouvoir sur Terre, pour ne faire des humains et de leur ancien monde qu’une légende ancienne.

 

Neville promenait son regard sur le terrain vague par-delà le boulevard. Ces derniers temps, il avait forci et gagné en décontraction. Depuis qu’il menait l’existence rangée d’un ermite, son poids était monté à cent quinze kilos. Il avait un visage plain et cachait des muscles fermes sous son ample chemise en denim. Ayant depuis longtemps renoncé à se raser, il portait une barbe blonde d’environ cinq centimètres qu’il ne taillait que rarement. Ses cheveux longs et rebelles commençaient à s’éclaircir. Ses yeux bleus illuminaient son visage hâlé de leur regard impassible.

Le dos calé contre une marche en brique, il soufflait lentement des nuages de fumée. Il savait qu’il subsistait une dépression dans le sol, quelque part dans le terrain vague. C’était là qu’il avait enseveli  Virginia, avant qu’elle ne se déterrât. Mais à cette pensée, son regard ne reflétait plus la moindre tristesse. Plutôt que de continuer à souffrir, il s’était fermé à toute introspection. Désormais le temps se réduisait pour lui à la seule dimension du présent, un présent tout entier fondé sur la survie, ignorant les sommets de la joie comme les abîmes du désespoir. Il avait la sensation de se rapprocher du règne végétal, selon son désir.

Soudain, il s’avisa que la tache claire qu’il fixait depuis plusieurs minutes se déplaçait à l’intérieur du terrain vague. Il plissa les yeux avec un grognement qui exprimait à la fois le doute et l’interrogation. Puis il se lava et mit la main gauche en visière pour abriter ses yeux du soleil.

Il mordit violemment le tuyau de sa pipe.

Une femme !

Il resta comme frappé de stupeur devant l’apparition jusqu’à en laisser tomber sa pipe.

Il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, la femme était toujours là. Son coeur battait de plus en plus fort tandis qu’il la suivait du regard. (p. 159)

 

Rédigé dans une prose claire et selon une architecture très maîtrisée, ce roman, considéré à juste titre comme un classique du genre, même s’il paraît daté dans sa facture, réussit le pari de toute littérature digne de ce nom: divertir et instruire. Divertir, distraire par le voyage qu’il propose dans un univers dépaysant – même si proche et familier du lecteur de l’époque de sa parution–, et extravagant; instruire, enrichir notre connaissance de données scientifiques, sur les bactéries et leur prolifération notamment.

Le personnage central de Neville, en ce qu’il nous ressemble, nous tend le miroir de nos peurs enfouies. En suivant ses aventures et la vie marginale qu’il mène, nous allons de surprise en surprise, tremblant avec lui (pas trop quand même !) lorsqu’il se démène pour se protéger et conserver l’humanité qui le quitte peu à peu, jusqu’à la révélation finale qui donne toute sa force au titre de l’oeuvre. En butte à sa solitude et à sa solidité, c’est un combat contre lui-même qu’il mène finalement. Et si sa dernière décision est une preuve du courage qui lui reste, elle inscrit cependant le roman dans un pessimisme foncier qui ne peut qu’ébranler la foi du lecteur.

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