Chain Mail (Hiroshi Ishizaki)

Pour les adolescents, le monde des adultes n’est pas exaltant, il ne répond pas suffisamment à leurs attentes, à leur soif d’idéal. Dès lors comment s’en accommoder ? Comment endurer cette période de mal-être et de frustrations ? Le recours à la fiction, le transport en un univers virtuel plus conforme à ses désirs et ses besoins peuvent s’avérer pertinents. C’est l’objet de ce roman japonais, Chain Mail, que de raconter une telle expérience de vie par procuration dans un monde imaginaire.
Il nous conte l’histoire de quatre collégiennes qui, chacune de son côté, s’ennuient profondément entre famille, copines et travail scolaire. L’une d’elles a l’idée d’envoyer un e-mail à son carnet d’adresses, proposant à des volontaires de la rejoindre pour «jouer dans un univers fictif». Belle occasion de se divertir et de vivre moins mal les difficultés du quotidien ! L’idée de Chain Mail est née.
Par les vertus des nouvelles technologies, et sans se connaître, Sawako, puis Mayumi et Maï entrent en contact avec Yukari et se prennent au jeu de collaborer à l’écriture collective d’une fiction dont chacune tiendra le rôle d’un personnage:  Les courriels par téléphone portable s’échangent, les productions écrites personnelles se mutualisent et le lecteur peut suivre le travail de rédaction de cette fiction. Mais, parallèlement ou en complément de cette oeuvre fictive, rédigée selon quatre points de vue individuels, une narration prend en charge les circonstances de la rencontre initiale puis développe les aléas rédactionnels, les problèmes personnels et familiaux de chacune. Le roman se constitue ainsi de deux registres narratifs, qui finissent par se rejoindre, basculant de la comédie scolaire et du roman social dans un thriller palpitant.

 

«Tu viens jouer avec moi dans un univers fictif ?» Voilà, c’était ça. Ceux qui ne croyaient pas aux univers fictifs n’avaient rien à faire là. Tous ceux qui croyaient qu’il n’existe qu’un seul et unique univers dans le monde, tous ces gens sans aucune imagination. Tous ces pauvres types qui se contentent de toujours tout supporter sous prétexte qu’il n’y a «qu’un seul monde réel», même s’ils le trouvent absurde et décevant, même s’ils savent que jamais ils ne se sentiront briller dans cette réalité. Tous ceux qui s’angoissent s’ils ne font pas comme tout le monde, même s’ils trouvent ça absurde. Et puis tous ceux qui veulent forcer les autres à faire comme tout le monde.

Elle, Maï, ne serait jamais comme eux. Elle croyait qu’il n’y avait pas qu’un seul monde. Elle croyait qu’il y en avait plein d’autres, des mondes vivables, des mondes à vivre. Elle, elle se sentait attirée par ceux qui, même avec un seul corps, possédaient plusieurs âmes. (…) Oui, il était possible d’habiter un autre monde avec un autre visage. Oui, on pouvait étinceler d’une grande lumière. Rayonner, être lumineux, c’était ça, vivre ! Et c’est Sawako qui m’a montré où je pouvais rayonner… Ce qui l’avait irrésistiblement attirée dans le premier mail de Sawako, c’était cette intuition que là, pour la première fois de sa vie, elle devenait lumineuse. Et sans doute était-ce la même chose pour Sawako et Mayumi. Pour elle, ce Chain Mail qu’avait créé Yukari, c’était comme un nouveau monde dans lequel elles pouvaient se sentir rayonnantes de lumière. (p.178-179)

 

Avec une grande habileté, l’auteur réussit à conjuguer les destins personnels de ses quatre héroïnes – qui ne sont peut-être pas quatre, en fait…– et les épisodes de leur création littéraire. Le lecteur passe d’un registre à l’autre avec aisance, et suit avec intérêt les péripéties qui ponctuent les deux univers, le réel et le fictif, goûtant particulièrement le resserrement de l’intrigue et sa complication lorsque ces deux univers voient leur frontière se dissoudre… La réalité dans laquelle vivent les quatre collégiennes rejoint la fiction qu’elles élaborent en commun, prouvant par là que le réel quotidien, source prétendue de frustration et d’ennui, peut, quoiqu’on lui reproche, receler sa dose de romanesque et s’avérer exaltant. Et alors la fiction n’a finalement servi que de tremplin pour mieux comprendre ce que l’on vit et réussir à mieux le vivre.
Cette oeuvre de littérature destinée à la jeunesse peut tout à fait combler un lecteur adulte, désireux de mieux comprendre les émois des adolescents et certains de leurs sujets de préoccupation.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s