Histoire d’une vie (Aharon Appelfeld)

 

Comment raconter une vie qui a connu déracinement et exils, sacrifices et inquiétudes existentielles ? Comment rendre compte des moments constitutifs d’une expérience humaine terrible ? Et quelle écriture pertinente choisir pour lier et dire le sens de ces moments ?

À ces questions, Ahahron Appelfeld donne sa réponse dans ce texte court  – 200 pages –  mais très dense, composé de chapitres rapides, pas forcément chronologiques mais tous épreuves d’un destin exceptionnel. Suite d’instants cueillis dans les méandres du souvenir, Histoire d’une vie est l’autobiographie d’un homme qui, enfant de huit ans, a connu l’horreur des camps, s’en est échappé, a fui seul à travers la forêt puis a réussi, après des mois d’errance solitaire et un enrôlement forcé dans l’Armée Rouge, à passer en Italie pour rejoindre ensuite la terre éternelle de ses ancêtres, Israël. Il aurait été tentant, pour l’écrivain, de ravir son lecteur en provoquant les sentiments faciles de l’apitoiement et de la compassion. Il n’en est rien. Aharon Appelfeld, dans une écriture neutre, évoque des épisodes successifs de sa jeune existence, souvenirs familiaux, rencontres humaines, moments difficiles, puis reconstruction intime en Palestine, sans jamais s’alourdir sur ses mérites, sans sentimentalisme: «Je n’avais jamais aimé le pathos et les grands mots» (p.174). Pourtant, les écrivains qu’il côtoiera en Israël l’encourageront à témoigner haut et fort de l’abominable qu’il a connu: «Des grands malheurs, il ne faut pas parler en murmurant», lui conseille le poète Ouri Zvi Grinberg. Le message ne sera pas reçu, pour preuve ce récit tout en scènes brèves et retenues.

 

« La Seconde Guerre mondiale dura six années. Parfois il me semble que ce ne fut qu’une longue nuit dont je me suis réveillé différent. Parfois il me semble que ce n’est pas moi qui ai connu la guerre mais un autre, quelqu’un de très proche, destiné à me raconter précisément ce qui s’était passé, car je ne me souviens pas de ce qui est arrivé, ni comment.

Je dis: «Je ne me souviens pas», et c’est la stricte vérité. Ce qui s’est gravé en moi de ces années-là, ce sont principalement des sensations physiques très fortes. Le besoin de manger du pain. Aujourd’hui encore je me réveille la nuit, affamé. Des rêves de faim et de soif se répètent chaque semaine. Je mange comme seuls mangent ceux qui ont eu faim un jour, avec un appétit étrange.

Durant la guerre, je suis allé dans des centaines de lieux, de gares, de villages perdus, près de cours d’eau. Chaque lieu avait un nom. Je n’en ai aucun souvenir, ne serait-ce que d’un. Les années de guerre m’apparaissent tantôt comme un large pâturage qui se fond avec le ciel, tantôt comme une forêt sombre qui s’enfonce indéfiniment dans son obscurité, parfois encore comme une colonne de gens chargé de ballots, dont quelques-uns tombent régulièrement et son piétinés.

Tout ce qui s’est passé s’est inscrit dans les cellules du corps et non de la mémoire. Les cellules, semble-t-il, se souviennent mieux que la mémoire, pourtant prédestinée à cela. » (p.100)

 

L’expérience traumatisante de la forêt, si elle est une dimension essentielle de cette Histoire d’une vie, n’en écrase pas pour autant l’oeuvre. L’écrivain la mentionne à plusieurs reprises, par allusions opportunes et signifiantes, mais s’attache à démonter ce qui l’a constitué et nourri, ce qui a fait qu’il est lui, écrivain d’origine roumaine vivant à Jérusalem. Les derniers chapitres du roman offrent à cet égard de très belles réflexions sur l’identité et sur la langue, lorsque comme Appelfeld on en parle quatre, sur l’influence d’auteurs fréquentés en Palestine, sur la réception des premières compositions littéraires, et puis sur ce dont l’oeuvre ne peut rendre compte qu’en creux: le silence et la contemplation, deux passions que précisément la forêt a contribué à susciter.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s