Bitterroot (James Lee Burke)

La fréquentation régulière de certains auteurs satisfait, chez un lecteur, le sentiment réconfortant de se retrouver dans une géographie et des atmosphères connues, de retrouver un univers original dépaysant mais familier, et cette connivence réjouit à chaque nouvelle parution. Il en est ainsi de l’écrivain américain James Lee Burke, auteur de nombreux romans policiers ayant pour cadre le bayou de Louisiane avec son enquêteur Dave Robicheaux, et aussi depuis quelque temps le Texas, pour son nouveau personnage récurrent d’avocat.

Le héros de Bitterroot, Billy Bob Holland, est un avocat vivant et travaillant au Texas mais qui, pour l’occasion, passe un séjour chez un ami du Montana, dans la Bitterroot Valley. Pensant se mettre au vert, il va cependant devoir exploiter ses talents d’ancien Texas Ranger pour résoudre plusieurs énigmes policières que le destin va l’amener à connaître. Son ami qui l’accueille, le Dr Voss, a un long passé de baroudeur, au Viet-Nam notamment, mais la mort de son épouse l’a incité à se retirer dans la nature, pour se consacrer à de vraies valeurs dans un cadre de vie qui lui permettra de les défendre, d’où son installation dans les paysages grandioses du Montana, un ouest sauvage et lyrique que la convoitise des industries polluantes altère progressivement. Le conflit qui oppose Doc Voss aux exploitants miniers va se doubler, lorsque sa fille Maisey sera victime d’une agression tragique, d’un conflit avec des personnages peu recommandables, anciens prisonniers, militants d’une milice néo-nazie, mafieux italiens, trafiquants d’enfants, tous gagnés par la haine de l’autre, tous en prise avec un mal qui coule dans leurs veines. Les paysages bucoliques de montagnes et de forêts, de grands espaces verdoyants sillonnés de cours d’eau pour la pêche à la mouche, se révèlent dès lors bien impropres à une rédemption des êtres et du mal qui les anime.

 

Je suivis la Blackfoot River et son paysage de lacs et de prairies, de ranchs abandonnés et de mamelons verdoyants, rejoignis la route à quatre voies à l’est des Mission Mountains puis m’engageai dans la Swan Valley. John Steinbeck a dit un jour que le Montana était une histoire d’amour. S’il fallait faire  une déclaration enflammée à un coin de la planète, je ne connais aucun signe plus digne d’hommage que l’endroit où je me trouvais. Tout y méritait de figurer sur une carte postale, chaque pont sur chaque cours d’eau, chaque montagne et ses suivantes, toujours plus hautes, toujours plus vertes.
À travers les pins, je vis une énorme pièce d’eau allongée d’un bleu scintillant au soleil, et quittai la route pour descendre un chemin ombragé menant à des chalets construits au milieu d’un bosquet de bouleaux pendant la Dépression. Sur le lac, le seul bateau à la ronde était un canoë rouge dans lequel un homme pêchait à la mouche le long de la berge. Les flancs des montagnes surplombant la rive opposée étaient couverts de forêts denses de résineux: pins ponderosa, mélèzes, sapins. Une rafale de vent se leva au nord, ridant l’eau sur toute sa surface, et mon regard se porta en face jusqu’au neuf mille pieds des pics enneigés des Swan Peaks couleur d’acier.
Il ne me fut pas difficile de trouver la Jeep Cherokee que Sue Lynn avait volée aux agents de l’ATF. Elle était garée sous un auvent mitoyen à la maisonnette du gardien, un cousin qui s’occupait du lieu. Je frappai à la porte et attendis. N’obtenant aucune réponse, je fis le tour de la maison. Sue Lynn avait créé un nouveau jardin à prières et, autour d’un bouleau, fait un cercle de cailloux divisé par des bandelettes de tissu rouge et noir croisées au pied de l’arbre. Elle était assise sur les marches du perron arrière, en tennis roses, chemisier sans manches en denim et jean coupé roulé haut sur ses cuisses. Elle ne montra pas la moindre surprise en me voyant.
– C’est Lucas qui vous a dit où j’étais ? questionna-t-elle.
– Vous auriez préféré qu’Amos Rackley vous retrouve le premier ?
– Il n’est pas tout à fait mauvais.
– Êtes-vous en contact avec lui ?
– J’accepte toute l’aide que les gens veulent bien m’offrir. Je n’ai pas vraiment le choix en ce moment.
Je m’assis sur la marche inférieure, juste au-dessous d’elle et ôtai mon chapeau. Une famille faisait griller des saucisses sur le perron en ciment du chalet voisin et la fumée arriva jusqu’à nous au travers des branches en surplomb.
– Vous allez laisser le Dr Voss payer pour le meurtre de Lamar Ellison ?
Des raies de lumière striaient la surface de l’eau. «Ellison vous a dit quelque chose dans ce bar, le soir de sa mort. Quelque chose qui vous a paru insupportable, repris-je.
Elle réfléchit avant d’offrir un réponse, comme si elle essayait de décrire la mentalité tordue d’un autre individu pour elle-même plutôt que pour son interlocuteur.
– Il a dit qu’il était désolé pour mon petit frère. Voici quels ont été ses mots exacts: «Je savais pas que le gosse se ferait zigouiller. Je pensais qu’ils finiraient par le relâcher. Mais faut dire qu’y a de foutus malades dans le district de Colombia.»
Je me tournai vers elle. Ses yeux ressemblaient à des morceaux de charbon lavé, brillants, durs et pleins d’une douleur et d’une rage non assouvie qui ne la quitteraient probablement jamais. (p.379-380)

 

Chez James Lee Burke, le constat est sans appel. Si la géographie du grand ouest américain devrait inviter à une méditation sur la condition humaine et susciter de l’humilité devant la petitesse de l’existence, chacun de ses personnages traîne un lourd passé complexe, fait de renoncements et de compromissions, d’illusions défuntes et de pessimisme sur la vie, avec des démons intérieurs qui au final l’emportent sur toute velléité de dépassement.

Ses fictions policières, très denses et souvent ardues de par les ellipses qu’elles ménagent et la force des non-dits qui les ponctuent, dressent un tableau peu réjouissant du monde d’aujourd’hui. Et si le bien triomphe avec des dénouements conformes à la morale, le lecteur ne peut oublier la peinture lucide et noire de son époque. L’effet de loupe est certes cruel, en révélant toute la part obscure et déplaisante de l’homme, mais le lecteur, fasciné comme l’insecte par la lumière qui le condamne, ne demande qu’à y replonger très vite…

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