Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte (Thierry Jonquet)

 

L’un des intérêts du roman policier est de prendre en compte la réalité brute de son temps pour en exploiter ses ressorts romanesques. Ainsi, à l’instar d’une étude sociologique, traite-t-il des aspects complexes de notre monde pour en révéler les soubassements et mettre au jour ce qu’un regard ordinaire ne pourrait déceler. Le roman de Thierry Jonquet, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, alexandrin célèbre que Victor Hugo consacrait aux Communards de 1871, s’empare du soulèvement des banlieues que la France a connu à l’automne 2005. Ceux qui sont visés par le titre hugolien sont ces jeunes qui ont laissé éclater dans la violence leur révolte sociale contre un monde qui semble ne pas vouloir les reconnaître.

À partir de ces événements urbains, l’auteur construit un roman qui tisse ensemble de nombreux fils narratifs ayant en commun le même cadre géographique: un petite ville de la région parisienne, dans le département du 9-3. Parmi eux, on retient celui d’une jeune professeur nommée pour son premier poste dans un collège difficile et qui va vivre la dure expérience de son nouveau métier face à une population scolaire qui ne la ménagera pas. Dans le décor de sa rentrée scolaire, outre la difficile vie quotidienne de certains de ses élèves, se tiennent des trafics qui nourrissent les conflits entre bandes rivales, des menées de prosélytisme salafiste qui enveniment les rivalités intercommunautaires, et des manifestations de la violence ordinaire gérées par des équipes de policiers et de magistrats dont les doutes ne nous sont pas épargnés.

 

Le lundi 7 novembre, en arrivant aux abords du collège, Anna ne put retenir un hoquet de stupéfaction. Le gymnase était en cendres. Il n’en restait que quelques tubulures métalliques, tordues comme des pattes griffues, celles d’un monstre englouti, happé dans les profondeurs par quelque force surnaturelle et qui cherchait à s’agripper désespérément au vide, dans un dernier sursaut de résistance, avant de disparaître dans les limbes. Le week-end du 5 au 6 avait marqué une sorte de pic dans ce qu’il était désormais convenu de nommer «la crise des banlieues».

Les pompiers avaient entouré les décombres de barrières, dressant ainsi un périmètre de sécurité. Les élèves, très peu nombreux, piétinaient devant les grilles, restées closes. Anna se faufila parmi eux. Les surveillants filtraient les entrées. Elle traversa la cour sous une pluie battante et rejoignit la salle des profs, où régnait un silence de granit. La documentaliste Sanchez vint aussitôt la rejoindre. Elles s’assirent côte à côte.
– J’ai appris pour Vidal, il m’a laissé un message sur mon répondeur, tu parles d’un coup dur…, chuchota-t-elle.
Sanchez avait les larmes aux yeux. Anna lui serra affectueusement la main.
Seignol arpentait la salle, tourmenté, convaincu qu’il fallait dire quelque chose, mais quoi ? Ravenel contemplait bravement le plafond, le CPE Lambert le bout de ses chaussures, tandis que le concierge Bouchereau mâchonnait sa moustache.
– Voilà, mes chers collègues, nous vivons un moment difficile, déclara Seignol, nous devons faire face, ne pas céder au découragement, assumer notre mission d’éducateurs, mais aussi de citoyens placés devant des circonstances certes dramatiques, mais pas insurmontables, aussi je vous invite à accueillir nos élèves dans le calme et la sérénité… Ne tardons pas, la meilleure réponse, c’est de faire de ce jour un jour ordinaire !
– Non ! Pas question de faire cours aujourd’hui ! s’écria soudain Anna.
Elle s’était levée et avait forcé la voix, pour bien se faire entendre de tous. Prenant ainsi Monteil et toute la bande de la FSU au dépourvu.
– Pourquoi ? demanda le principal.
– Parce que ce serait indigne ! Tout simplement ! (p.320-321)

 

Avec ce livre, Thierry Jonquet propose une contribution personnelle à l’explicitation des mécanismes qui ont produit l’embrasement des banlieues. Mais il n’est pas documentariste, il est romancier et son récit est une prouesse dans la conduite de plusieurs histoires parallèles, déroulées sur un rythme haletant, cinématographique, avec des chapitres très nerveux devenant progressivement plus courts à l’approche du dénouement.

Cependant, à vouloir embrasser la réalité vaste et complexe de la vie apparente et souterraine des quartiers déshérités de nos grandes villes, pourrait-on lui reprocher l’inutilité de certaines histoires, moins probantes dans la dénonciation des apories de notre société. Mais ce défaut d’ambition n’empêche pas la réussite du livre ni le plaisir qu’il donne à son lecteur.

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