Les dieux ont soif (Anatole France)

 

Bras armé des dieux pour réparer le meurtre de son père Agamemnon tué par son épouse, Oreste, malgré l’horreur que lui inspire ce crime, tue sa mère Clytemnestre, guidé en cela par la haine farouche de sa soeur Électre. Après cet acte, le vengeur matricide se voit menacé de mort par la justice des hommes de la cité d’Argos.

En faisant le choix de ce mythe comme substrat théorique de son roman Les dieux ont soif, Anatole France inscrit son récit de la Terreur révolutionnaire des années 1793-94 dans les folies humaines collectives qui cherchaient à administrer le bien aux individus malgré eux.

Evariste Gamelin, le héros du roman, est un jeune artiste peintre, adhérant aux principes nouveaux et dont l’enthousiasme se formalise dans des toiles toutes vouées à leur célébration. L’une d’elles, figure emblématique du roman, s’intitule précisément Oreste veillé par Électre sa soeur. Évariste-Oreste voit le cours de sa vie prendre un rythme nouveau le jour où il se retrouve nommé juré au tribunal révolutionnaire, appelé à statuer du sort des ennemis nombreux et divers de la Révolution. La roue de l’Histoire s’accélère, en ces mois terribles et tragiques, échappant au contrôle des hommes qui l’activent: «Aux défaites des armées, aux révoltes des provinces, aux conspirations, aux complots, aux trahisons, la Convention opposait la terreur. Les dieux avaient soif.»

Et le héros, vengeur chimérique prisonnier du fanatisme de l’époque, n’échappera pas non plus à cette barbarie qui fait se succéder les charrettes en route vers la guillotine: il périra dans les mêmes jours que Robespierre, et  que le pouvoir des Jacobins.

 

« Il fallait vider les prisons qui regorgeaient; il fallait juger, juger sans repos ni trêve. Assis contre les murailles tapissées de faisceaux et de bonnets rouges, comme leurs pareils sur les fleurs de lis, les juges gardaient la gravité, la tranquillité terrible de leurs prédécesseurs royaux. L’accusateur public et ses substituts, épuisés de fatigue, brûlés d’insomnie et d’eau-de-vie, ne secouaient leur accablement que par un violent effort; et leur mauvaise santé les rendait tragiques. Les jurés, divers d’origine et de caractère, les uns instruits, les autres ignares, lâches ou généreux, doux ou violents, hypocrites ou sincères, mais qui tous, dans le danger de la patrie et de la République, sentaient ou feignaient de sentir les mêmes angoisses, de brûler les mêmes flammes, tous atroces de vertu ou de peur, ne formaient qu’un seul être, une seule tête sourde, irritée, une seule âme, une bête mystique, qui par l’exercice naturel de ses fonctions, produisait abondamment la mort. Bienveillants ou cruels par sensibilité, secoués soudain par un brusque mouvement de pitié, ils acquittaient avec des larmes un accusé qu’ils eussent, une heure auparavant, condamné avec des sarcasmes. À mesure qu’ils avançaient dans leur tâche, ils suivaient plus impétueusement les impulsions de leur coeur.

Ils jugeaient dans la fièvre et dans la somnolence que leur donnait l’excès de travail, sous les excitations du dehors et les ordres du souverain, sous les menaces des sans-culottes et des tricoteuses pressés dans les tribunes et dans l’enceinte publique. » (p.179)

 

Les dieux ont soif est un texte court mais très dense dont le projet argumentatif – la dénonciation des atrocités d’un épisode de notre Histoire – s’accorde avec une écriture d’un grand clacissisme: narration linéaire et factuelle, étoffée de passages descriptifs illustrant les scènes, de dialogues éclairant les conduites, et de monologues intérieurs analysant les états d’âme ou  justifiant les décisions, le tout dans une langue idoine – officielle, pourrait-on dire – selon les règles du Parnasse, dont est issu Anatole France.

L’un des intérêts de cette oeuvre, qui participe de sa richesse, est le mélange des genres qu’elle pratique: au récit historique d’une tragédie, l’auteur mêle le roman sentimental (Évariste et Élodie Blaise), la comédie familiale, les évocations antiques et le roman de moeurs (le savoureux personnage du lettré épicurien Brotteaux se liant d’amitié avec le Père Longuemarre, religieux barnabite). Et ces différents genres s’actualisent dans une grande variété de tonalités: scènes publiques d’enthousiasme et/ou de révolte, assemblées bruyantes, scènes privées, promenades bucoliques.

S’il s’agit pour l’auteur de montrer sans fard les outrances et les déviances meurtrières de ses semblables dans des épisodes attestés et documentés, le travail de l’écrivain, même s’il n’est plus en résonance avec l’esthétique actuelle, fait oeuvre pédagogique contre l’oubli en plaidant pour la lucidité des générations futures.

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