Le village de l’Allemand (Boualem Sansal)

 

Sous la forme d’un journal littéraire à deux voix, Boualem Sansal propose, dans ce roman, une réflexion sur les événements tragiques qu’a connus l’Algérie au milieu des années 90, mêlée à un témoignage sur les conditions de recrutement des jeunes par les islamistes dans les banlieues françaises, et à une plongée dans la barbarie nazie de la deuxième Guerre mondiale. Le sous-titre de l’oeuvre, «Le journal des frères Schiller», annonce l’organisation du récit en une alternance de chapitres qui correspondent aux pages des journaux de deux frères, l’aîné, Rachel, et Malrich, son benjamin de seize ans.
Orphelins à la suite des exactions du GIA qui ont frappé le village familial Aïn Deb, situé dans le sud de l’Algérie, les deux garçons, résidents français et souhaitant réaliser le deuil de leurs parents, vont mener des recherches pour éclaircir le mystère de leurs origines, notamment celle du père qui leur a transmis un patronyme germanique. Et la découverte du rôle qu’il a joué dans l’extermination des Juifs sera l’épreuve qui les poussera, chacun à son tour à quelques années d’intervalle, à vivre une terrible épreuve personnelle. L’aîné, assumant la culpabilité et les erreurs du père, se suicidera, confiant à son frère le témoignage écrit de son journal, rédigé avec une profonde sincérité meurtrie. Après ce suicide, Malrich se fait le narrateur et porte la voix de cette quête sur les lieux mémoriels, intimes comme l’Algérie familiale, mais aussi universels comme l’Allemagne de la shoah et le Moyen-Orient du terrorisme islamiste, où Rachel s’est rendu pour tenter de comprendre les motivations de l’horreur, s’il est possible.
Le Village de l’Allemand commence par l’annonce de la mort de Rachel dans le journal de Malrich, et se clôt sur la dernière phrase écrite par la main de l’aîné, dans laquelle il confie ses feuillets à son jeune frère, dont il est intéressant de noter comment le style d’écriture évolue: dans les premières pages de son journal personnel, on entend les accents spontanés d’un gamin de banlieue, éduqué à l’école de la rue, puis sa prose acquiert progressivement une maturité, par le poids de responsabilités nouvelles et la découverte d’une esquisse des fondements de l’horreur.

 

Je me pose des questions: les autorités savaient-elles le passé de papa ? Sans doute au maquis et au moment de l’indépendance mais depuis de l’eau a coulé sous les ponts, je jurerais que les petits Bonzen d’aujourd’hui ne savent rien, ils ont été formés dans le culte du mensonge et la discipline de l’oubli. À ce régime on a des certitudes et le cas échéant de vieilles consignes incertaines qui font très bien l’affaire pour mener sa barque. Pour eux Aïn Deb est le village de l’Allemand et cet Allemand s’appelle Hassan Hans dit Si Mourad. Et les habitants du village ? Le savent-ils ? Se le cachent-ils ? Papa a été des leurs trente années d’affilée, ne leur a-t-il jamais rien raconté, ne lui ont-ils jamais posé de questions, se sont-ils mutuellement compris, se sont-ils tacitement abstenus ? Ce sont de braves gens, l’hospitalité est pour eux un devoir sacré, à celui qui frappe à la porte on ne demande rien, on se met à son service et s’il veut s’installer on le marie avec la plus noble et on l’intègre. Ont-ils seulement entendu parler de l’extermination des Juifs par les nazis ? Ou sont-ils, comme je l’étais, ignorants de tout, ne sachant que ce que l’imam a pu leur en dire ? Mais lui-même, ce perroquet de minaret, que sait-il ? Je ne pense pas que le gouvernement enseigne ces choses dans ses écoles, les enfants pourraient s’émouvoir, se prendre de sympathie pour le Juif, et de là appréhender certaines réalités. Je crois plutôt qu’il enseigne la haine du Juif et qu’il maintient les esprits fermés à toute lumière. (p.227)

 

Dans ce roman singulier et fort, original par sa forme, Boualem Sansal fait oeuvre politique, osant un rapprochement entre les barbaries humaines, d’hier et d’aujourd’hui. Si on peut le créditer d’une grande justesse dans certaines analyses et d’une sincérité authentique dans son propos, parlant de sujets graves en témoin légitime et courageux – il vit près d’Alger –, le caractère démonstratif du roman gêne parfois sa lecture, de même que l’artifice de sa fabrication, trop visible par moments, comme pour ces deux voix qui alternent, évoquant un peu trop l’exercice de style…

Néanmoins, certaines vérités qui apparaissent dans l’oeuvre nous interrogent sur la façon dont notre société traite ses blessures, ce qui dresse un constat peu glorieux de notre époque.

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